BARCELONE & MOI



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Je suis née à Barcelone en 1952, je sais seulement de cette année que l'on a célébré le "Congrès Eucaristique" (ils faisaient des messes et disaient le chapelet dans toutes les rues principales), c'est aussi cette année-là que les cartes de rationnement ont disparu.


La sensation que j'ai des années de mon enfance est le souci de ceux qui m'entouraient de travailler pour "avoir une assiette pleine" et la peur et la méfiance pour tout et tout le monde. La guerre était encore un souvenir très proche et la dictature franquiste permettait de ne rien faire d'autre que de résister, surtout pour nous catalans. Je mangeais la soupe de pain avec un oeuf brouillé à mon petit déjeuner, on me disait de ne dire a personne qu'on n'allait pas à la messe les dimanches et c'était défendu de chanter "Guardia Civil, saucisse sans fil" au risque d'être enfermé en prison pour la vie. La radio parlait en castillan toute la journée et souvent j'écoutais la voix si désagréable du "caudillo de España" et je ne sais pas pourquoi j'imaginais des calamars farcis (que je n'aime pas, d'ailleurs).


Mes six premières années je les ai passées au "Barri de la Ribera", quartier médiéval d'artisans, dans une ruelle étroite, obscure et malodorante, maintenant résidence de dominicains et magrébins. Ça ne me déplait pas que mes pierres grises qui écoulent les vicissitudes de la ville dansent au son de ritmes chauds et étincellent de couleurs des grosses bananes, papayes et d'autres fruits inconnus. Du balcon où je passais mes jours en train de regarder le mur gris d'en face, maintenant il y a du linge suspendu couvert avec un plastique bleu ciel. Ce coin-là n'a pas souffert la démolition, la réhabilitation, la sur-propreté. Je ne croyais pas qu'ils iraient si loin en détruisant ce qu'on considère misérable, peu présentable, pour vendre la ville au dernier enchérisseur. J'ai l'impréssion que nous nous pentirons d'avoir fait trop rapidement ce qu'on n'a pas fait en quarante ans. Et notre désir de "capitalité", cette insécurité latente que pendant des années on a pu seulement soulager quand le Barça gagnait, a perdu le nord après les Jeux Olympiques. Mais Barcelone en a vu de toutes les couleurs, comme n'importe quelle ville méditérranéenne qui a su survivre pendant deux mille ans, et le moment venu on sait très bien s'enfermer dans nos murailles et résister.


À côté de ce qui était chez moi il y a une chapelle romaine qui était un entrepôt, et c'est là que commence la rue Montcada avec ses grands palais gothiques, monuments qui nous rappellent la gloire des marchands de la ville quand les vaisseaux catalans allaient jusqu'en Egypte, et le royaume de Naples, la Sicile et la Sardaigne avaient Barcelone pour capitale. Quand j'étais petite ils étaient tous fermés. Maintenant il y a des musées et on ne peut pas passer parce qu'il y a trop de touristes qui encombrent la rue.


Et il y a aussi les bâtiments de Gaudi et du modernisme, que tous les étrangers photographient pour emporter à la maison, et les technocrates et commissaires d'expositions nous grondent, nous, les barceloniens, parce que nous ne nous y intéressons pas suffisament pour valoriser ces architectes qui ont fait de belles maisons pour la bourgeoisie ascendante du XIXème siècle.
Mais malgré la démolition et la reconstruction qui fait de Barcelone une ville moderne quelconque, elle n'a pas encore perdu un certain parfum enivrant de femme de province sensible, rebelle et vulnérable, qui envie de se montrer à ceux qui savent la découvrir.

A très bientôt !

Rosa

urpina13@hotmail.com


Barcelone avec Rosa